Apprendre... apprendre à se remettre en question, apprendre à oublier ses références, apprendre à s'écouter, apprendre à apprécier l'instant pour ne plus souffrir, apprendre à renaître, apprendre à apprendre !
Les Templiers, tout le monde en parle. Aux dires de chacun, c'est l'épreuve à ne pas manquer dans le calendrier des trails en France. Il se dit également que c'est l'épreuve la plus relevée dans l'Hexagone. Après avoir vécu un WE en terre Aveyronnaise, on ne peut nier l'évidence : cette course, c'est du très haut niveau. J'en avais fait l'objectif de ma deuxième partie de saison, mais avec le recul, je ne pense pas que je disposais des moyens pour assumer mes ambitions. Beaucoup le disent, pour performer ici, il faut connaître le parcours, ça ne s'improvise pas. Et effectivement, ça ne s'improvise pas de courir constamment et régulièrement pendant 72km... Plusieurs facteurs viennent, à mon sens, expliquer cette petite désillusion : - ma blessure au pied qui est venue bouleverser mes plans un mois avant l'épreuve. Une douloureuse aponévrosite plantaire que j'ai dû économiser en palliant l'impossibilité de courir par du vélo de route. Toutefois, je dois déjà me satisfaire d'avoir pu courir dans de telles circonstances. - le manque de sommeil des jours précédents. La route de nuit entre jeudi et vendredi aura effectivement laissé quelques traces, d'autant plus que je n'arrivais pas à dormir correctement les jours précédents. - l'alimentation d'avant course. Un très bon repas, bien convivial mais peu optimal pour la digestion.
La préparation
Sans revenir sur les articles précédents de ce blog, il convient de rappeler que je n'ai pu réaliser que 5 footings + 1 trail en 5 semaines, et encore, seulement sur les deux dernières semaines avant la course. Tout le reste s'est effectué à vélo. Je m'estime déjà heureux d'avoir pu participer à cette course avec une blessure aussi douloureuse, mais heureusement, le fait d'avoir pratiqué en majeure partie des sports "portés" m'a permis d'économiser ce pied tout en conservant une part non négligeable de volume et de qualité. Oui mais le vélo c'est bien lorsque c'est pratiqué en complément, parce que ce ne sont pas vraiment les mêmes muscles qui travaillent. Enfin, c'est mieux que rien. Tout ça pour dire que je ne me présentais pas au départ avec un VMA exceptionnelle, qui est pourtant un facteur important sur ce type d'épreuve.
L'avant course
Nous sommes arrivés vendredi matin très tôt à Nant pour venir suivre la course de Stéphane, malheureusement nous ne verrons que son départ car il abandonnera avant que nous ayons eu le temps de venir le rejoindre sur le parcours. Une vilaine douleur dans le bassin qui l'empêchera de poursuivre alors qu'il semblait dans une très bonne forme. Petit footing en famille dans l'après midi, histoire de se dégourdir les jambes. Visite du patrimoine historique de la région Aveyronnaise et au dodo. Samedi, nous allons visiter les caves de Roquefort et l'après-midi nous allons à Cantobre, sur le parcours du Marathon des Causses afin d'aller encourager mes collègues Soularyens ! Rémy respecte mes pronostics et termine à une belle huitième place. Je regarde passer les concurrents jusqu'au 35ème, mais pas de Jujutrail ! Je le retrouverai sur l'aire d'arrivée, le moral dans les chaussettes, ayant abandonné à mi-course. Max et moi allons ensuite récupérer nos dossards et on rentre à Saint Affrique pour un dernier footing très cool de 15' puis un repas gargantuesque (excellent, mais peu adéquat la veille d'une course !)
Le jour J
Réveil à 2h15, petit déj léger, on remballe les affaires et on décolle à 3h15 car nous avons une heure de route pour rejoindre Nant.

Stéphane et mon père feront mon assistance sur la course et me passeront les bidons sur les quatre ravitaillements qui jalonnent le parcours, ce qui me permettra de ne pas perdre de temps à ce niveau là. Grâce à mon classement provisoire au TTN (17ème), j'ai bénéficié du dossard 37, ce qui me donne le droit de me placer dans le sas de départ par l'avant, avec les élites. ça me permet de m'échauffer tranquillement et de ne pas avoir à rester statique trop longtemps sur la ligne de départ. A 5h05, je me place dans le paquet, pas trop devant quand même car je ne veux pas avoir à partir trop à bloc. Yann et Romain sont trois rangs dérrière moi. Le speaker interviewe les différents favoris et la musique de Era monte enfin. Ca y est, on va enfin savoir à quoi ressemble ce fameux parcours... Au coup de fusil, ça part à bloc devant, moi je me faufile et prend une allure de 16-17km/h, ce qui me place parmi les 80-100 premiers. Mon père s'attendait à me voir dans la foulée de Lorblanchet, c'est tout juste si je ne me suis pas fait enguirlander d'être seulement à la place là ! La longue ligne droite du départ (3km) permet de bien étirer le peloton. Je prends un rythme régulier et veille à ne pas être en sur-régime. Yann et Romain me déposent littéralement. Je me dis que ça n'est pas forcément une sage décision de fournir un tel effort pour revenir à l'avant, mais chacun sa course... Au bout de ces 3km, on tourne à droite pour emprunter les premiers chemins larges. J'ai l'impression que ma foulée est lourde et que mes jambes ne répondent pas très bien, mais patience. Après environ 7km, il y a une bosse assez pentue. Je l'entame en trottinant, puis lève les yeux et constate qu'elle est un peu longue pour être courue intégralement, d'autant plus que l'adhérence est précaire. Je dépasse quelques concurrents (parmi ceux-ci se trouve Romain que je ne reconnaîtrai qu'à posteriori). Dès que la pente s'adoucit, ça relance. J'entends une femme qui discute tranquillement dérrière moi, puis me dépasse et me distance irrémédiablement. Il s'agit de Maud Giraut, très impressionnante aujourd'hui. On traverse les anciens tunnels qu'empruntaient jadis les trains et très vite, nous atteignons Sauclières. 1h16 de course. Stéphane est dans le virage à gauche, je lui dépose et mes deux bidons et récupère les nouveaux en un temps éclair. Pas un regard, une précision millimétrée dans le geste, c'est du haut niveau !!! Je gagne facilement 30" sur ce passage où je n'ai même pas ralenti. Je reprends d'ailleurs Maud Giraut à la sortie du village. Vu l'impression de facilité que j'ai laissé à mes supporters sur ce passage, ils ont dû croire que je visais le podium ! Allez, trêve de plaisanterie, il faut désormais s'attaquer au Saint Guiral. Le jour commence à se lever. J'ai un rythme régulier et je m'efforce à ne pas fournir d'effort inutile. Malgré tout, je sens que je n'ai pas de vélocité dans ma foulée. Je débouche rapidement sur les pentes plus prononcées du Saint Guiral. Tout le monde ou presque marche. Pour ma part, je trottine ; et quand c'est plus raide, je monte à la Olmo (mains dans le dos). C'est à cet endroit que je rattrape Yann. Il me dit avoir un coup de mou. Sur le coup, je ne me fais pas de souci pour lui, me doutant qu'il reviendra tôt ou tard sur moi. Il n'en sera rien. Je rejoins également Eric Haumann, un bon marathonien que j'ai croisé à plusieurs reprises cette saison. A la bascule du Saint Guiral, je ressens un petit coup de moins bien. Maud Giraut et Laurence Klein me déboîtent, je ne parviens pas à suivre. La météo n'est pas terrible, ça bruine et ça souffle pas mal. Frédéric Jung (que j'avais devancé d'une place à Gérardmer) me rattrape juste avant la descente technique vers Dourbies. Là, je sens que ça ne va pas, je n'ai plus de force, le coeur ne monte pas, j'ai quelques vertiges : ça y est, je tiens mon hypo ! ça faisait depuis les Cabornis que je n'en avais pas subi... La descente sur Dourbies est un chemin de croix, je n'avance pas, mon pied est douloureux, je me tors la cheville droite et je ne suis pas très lucide. J'ai beau prendre un gel, rien n'y fait. Lorsqu'on aperçoit Dourbies, on croit que le ravito est à 5', en fait, il est à 20' ! En temps normal, ça doit être sympa de courir entre ces cailloux, mais là je ne peux que marcher. Au moins 20 places dans la vue depuis le Saint Guiral.

En entrant dans le village, tout le monde vous encourage, pourtant j'ai bien du mal à trottiner. Stéph me passe mes bidons et un cachet de sporténine pour les crampes qui commencent à me tirailler dans les mollets. Un moment difficile à passer. Je pense que ça a été un tournant dans ma course, le moment où je n'arrivais pas à accepter que mon objectif puisse m'échapper, le moment où je n'étais plus au contact avec mon esprit. Tout simplement une grosse résistance de mon ego. A la sortie du ravito, Rémy Viala se fout littéralement de ma g.... en voyant ma mine déconfite par rapport à celle que je laissait paraître 24km plus tôt. On est à mi-course (39km) et 3h40 d'effort. La côte qui nous attend doit également être une véritable partie de plaisir lorsque l'on est capable de courir. Le paysage est vraiment sympa, le sentier technique, il fait beau, que demander de mieux... du JUS !! voilà ce que je pourrais demander de mieux ! Doucement, je progresse et travaille sur moi afin de lâcher toutes les résistances liées à l'objectif et à ce désir de reconnaissance. Je dois l'avouer, plusieurs fois l'envie d'arrêter m'a traversé l'esprit. Mais il était impossible de me résoudre à une telle issue. Abandonner pour quoi ? parce que je ne serai pas dans les temps que j'avais prévu ?... Parfois, l'envie revenait et un soupçon d'énergie également, comme dans cette descente technique sur Trèves. Mais parfois, je manquais de lucidité, comme lorsque je trébuchai dans une racine quasiment à pleine vitesse ! Quel beau vol plané ! J'aterris littéralement à plat ventre, sur les coudes et la hanche gauche. Un peu abasourdi par cet événement et encore à terre, je repris mes esprits et me relevai rapidement afin de ne pas m'apitoyer sur mon sort. ça me vaudra un bel hématome et un peu de terre sur le maillot mais finalement rien de bien méchant.

Le ravitaillement de Trèves arriva rapidement, plus vite que prévu en tous cas. A ce moment là, ça allait un peu mieux. Mon père me donne de précieux conseils et j'entame cette montée sur le Causse Noire dans des dispositions somme toute moyennes. Mais en arrivant sur le plateau, difficile de relancer... Et c'est précisément durant les 9km qui suivent qu'il faut particuliérement avoir les jambes pour courir. Là, ce fut laborieux... Le même passage à vide qu'au Saint Guiral, mais presqu'en pire !!


S'en suit une descente assez technique où je rattrape Thomas Véricel. Les descentes, c'est le seul moment où je peux trottiner un petit peu sans trop de problèmes, qui l'eut cru avec mon pied blessé. Finalement, les efforts au long cours auront aidé à la guérison ! C'est à n'y rien comprendre. En bas de la descente, je m'attendais à rejoindre Cantobre... Grosse erreur, il n'en est rien. Faut remonter à la même altitude que le sommet de la descente que l'on vient de dégringoler, relancer sur 1km de plat puis enfin plonger sur le dernier ravitaillement par une descente bien engagée. Quand ça monte raide, mes qualités de grimpeur me permettent de ne pas trop être à la rue, mais quand il faut courir... c'est pas la même ! Bon, enfin cette descente. 500-600m de dénivelé négatif à enquiller avant de pouvoir se ravitailler. Ca fait une bonne demi heure que j'économise les maigres 5cl qui me restent au fond d'un bidon ! L'avantage de cette descente, c'est qu'elle est tellement pentue qu'on est vite en bas. Karine Herry me met un vent dans un lacet et disparaît...

A l'approche de cet ultime ravito, j'aperçois Stéph qui me dit de jeter mes bidons pour récupérer les nouveaux. Je lui dit de ne pas s'inquiéter, car mon classement, on n'est plus aux pièces ! Il reste 9,5km. Je repars en marchant. Stéphane et mon père m'accompagnent jusqu'au fameux pont sous lequel on passe avant d'attaquer l'ultime montée vers le Roc Nantais.

Je retrouve un peu de plaisir à trottiner et à marcher d'un pas un peu plus rapide. Ensuite, ça monte plus gentillement. Quelques coureurs me rattrapent, je n'arrive pas à les suivre. Jusqu'au moment où, sentant l'arrivée à moins de 5km, je parviens à prendre la foulée d'un gars qui va plutôt pas mal... Je m'étonne tout seul. J'ai l'impression de revivre. ça y est je cours !!! La dernière descente sera une vraie partie de plaisir. Plusieurs fois, il me demandera de passer devant mais je pouvais pas me résoudre à le doubler alors qu'il était presque mon sauveur. On longe enfin ce long muret à l'approche de Nant, le speaker accueille les différents concurrents. Encore deux petites buttes à surmonter pour rentrer dans l'aire d'arrivée et savourer enfin le bonheur d'être un finisher. Nous finissons main dans la main avec mon partenaire de fin de parcours. Nous sommes partis d'ici depuis 8h11 et 80 traileurs m'ont précédé.

Quel soulagement de pouvoir se dire "je l'ai fait"... Vous l'aurez compris, ce dernier trail de ma saison ne fut pas un long fleuve tranquille, ce fut une épreuve à la hauteur du nom que porte cette course : une quête de Templiers. Je suis venu, j'ai vu, j'ai subi, j'ai appris, j'ai compris. Promis, la prochaine fois, je ne viendrai pas en terrain conquis, je saurai à quoi m'attendre et me préparerai en conséquence. Le trail c'est une véritable école de la vie, on y apprend beaucoup sur soi. C'est pour cela que ce sport me plaît, il me permet d'explorer davantage mes limites.
Merci à mon père qui m'aide à aborder le sport d'une façon différente, merci à Stéph Brogniart pour les conseils qu'il m'a donné et toutes les choses auxquelles il m'a initié, merci aux lecteurs fidèles de ce blog qui m'incitent à me casser le c.. pour écrire de tels romans, et surtout merci à la vie de nous offrir une telle variété d'émotion et d'expériences à vivre.
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