
Le fan club avait employé les grands moyens cette année...
Vendredi 29 Août 17h30, place du triangle de l'Amitié à Chamonix.
Stéphane et moi rejoignions déjà la grille de départ afin de nous assurer un bon placement et ainsi éviter d'être coincé dans la masse des coureurs une fois le coup de sifflet donné.
Une heure sur la ligne de départ sous un soleil de plomb, au milieu de milliers de spectateurs et devant 2300 concurrents (le fait d'arriver tôt nous a permis d'être en première ligne).
Une heure à méditer, à essayer de ne pas trop réfléchir, à se préparer à affronter les pentes du Mont Blanc que nous apercevons en face de nous.
Les favoris rejoingnent la grille 15-20 minutes seulement avant le départ car leur place aux avant-postes est réservée.
18h20, la musique de Vangelis "Conquest of Paradise" est lancée en boucle afin de faire monter la pression et après 10 longues minutes, le coup de Gong annonce la libération de la meute.
Nous voilà partis pour 166 kilomètres et 9400 mètres de dénivellé positif autour du massif du Mont Blanc.
Le départ est très rapide, j'essaye de ne pas prendre un rythme trop élevé sur les larges chemins qui nous mènent aux Houches. Toutefois, je suis avec pas mal de favoris, ce qui me fait penser que je ne suis peut-être pas à ma place, mais après tout, je n'ai pas l'impression de forcer donc je reste à mon rythme.

Aux Houches, je croise une première fois mes supporters (ma famille, ils sont 8 à me suivre). Les sensations sont plutôt bonnes. On attaque ensuite le Col de Voza (8km pour 800m de D+), il passe dans l'euphorie encore sensible du départ. Toutefois, je suis déjà dans ma course et j'essaye d'avoir le rythme qui me permettra d'économiser mon énergie tout en étant le plus efficace possible. Au sommet de la Charme, j'enfile les manchettes pour la descente sur Saint Gervais. Cette descente est très pentue et nous meurtrit les cuisses d'entrée de jeu. Elle paraît longue. Finalement, j'arrive à Saint Gervais (km 21) en 109ème position, mais je sens que les jambes ne sont pas celles d'un grand jour, il va falloir faire avec et gérer cette période difficile qui s'annonce. Durant les 10 kilomètres vallonés en sous-bois qui nous mènent jusqu'aux Contamines, je ressent mon premier coup de fatigue. L'éclairage à l'aide de la lampe frontale est en effet plus fatigant pour mes yeux et cela se répercute sur mon corps. Je garde en tête le fait qu'il faut avancer à tout prix, même si cela est difficile. Le seul moyen de parvenir au bout de ce challenge est d'AVANCER. Peu avant les Contamines, les jambes reviennent et je parviens à recourir sur cette portion que j'apprécie. Je retrouve mon frère 500 mètres avant le ravitaillement, il me renseigne sur la course à l'avant et me donne quelques indications. Le temps de boire une soupe, de recharger mes bidons et je repars vers l'ascencion du col du Bonhomme en 133ème position.
Le passage de Notre Dame de la Gorge marque le début de la solitude pour les coureurs car nous nous retrouvons véritablement seuls face à nous même dans la nuit. Ce début d'ascencion sur la voie romaine est encore un peu difficile mais je maintiens le cap. Je passe au refuge de la Balme en 148ème position (j'ai encore perdu des places mais ça y est le sommeil a un peu disparu). A nouveau une soupe, du thé dans un bidon et nous entamons véritablement l'ascencion du col. Je le connais bien et sais que je peux le monter à un rythme rapide, je ne vais pas m'en priver et reprend 7 places dans la montée, puis une vingtaine dans la descente.
Je retrouve mon assistance aux Chapieux, ils sont au petits soins pour moi. J'ai déjà parcouru 50km et 2800m de D+ en 6h40 ! Je récupère mes bidons et repars en direction du col de la Seigne. Cette ascencion est pénible car elle commence par 4km de route en faux plat montant avant d'attaquer vraiment le col et se finit par un mur. Dans ce col, je sens que le sommeil n'est pas loin. Je parviens malgré tout à courir, mais mon expérience des coups de sommeil qui surviennent toujours lorsqu'il ne faut pas me pousse à m'arrêter pour dormir quelques minutes dans une tente de survie au somment du col de la Seigne.
Je pense que là, j'ai fait un mauvais choix, j'ai préféré "assurer" par précaution, mais sur 20 minutes d'arrêts je n'ai fermé l'oeil que 2' donc pas très bénéfique. Surtout que je repars refroidi et pas très lucide pour la descente.
La descente, en effet, est un chemin de croix. Je butte sur les cailloux, manque de me tordre les chevilles plusieurs fois et suit obligé de marcher sur des parties en faux plat descendant.
Les sensations reviennent tout doucement à l'approche du ravitaillement du Lac Combal. A nouveau, une soupe, quelques verres d'eau et je repars ragaillardi vers l'arête Mont Favre. Cette ascencion est assez courte mais très pentue (500m de D+ pour 3km). Je me rappelle des difficultés éprouvées l'an passée dans cette montée. Mais cette année, pas de problèmes. Je monte à un super rythme et attaque la descente de nuit. C'est important pour moi de faire cette descente de nuit car cela signifie que mon début de course n'est pas si mal que cela car je vais arriver à Courmayeur vers 6heures.
La descente n'est toutefois pas aussi évidente qu'avec le jour levant, qu'importe. Je gagne encore quelques places dans cette descente traumatisante pour les pieds et les cuisses.

Courmayeur est là. Je pointe à 6h18 en 142ème position. J'ai donc repris pas mal de places que j'avais perdues durant mon arrêt en haut du col de la Seigne. L'arrêt est court mais peu optimisé à cause d'un petit malentendu avec mon assistance. Je repars toutefois assez vite de cette base-vie car c'est un piège de rester dans cet endroit confortable où tout le monde est aux petits soins pour nous. Mon père me donne quelques indications pour la montée terrible qui s'annonce et je traverse Courmayeur au petit matin sur un rythme de marche rapide. Cette montée terrible c'est 5km d'ascencion pour 900mètres de D+ !! Il faut savoir la monter patiemment. Les paysages sont magnifiques. On attaque ensuite un sentier en balcon qui surplombe le val d'Aoste Italien. Je passe en 106ème position au refuge Bertone, et à la 109ème à Bonatti. Cependant, j'ai quelques difficultés à courir. Qu'importe, par rapport aux années précédentes, ça n'est que du plaisir (c'est vous dire si les années précédentes c'était difficile pour moi !). Il reste quelques "coups de cul" pour attaquer la descente sur Arnuva et c'est précisément en redescendant ces "coups de cul" que je glisse sur un caillou en traversant un torrent. Mon pied droit ratterri sur un pierre en forme d'arête et c'est tout mon poids qui porte sur cet appui que je prends sous la voute plantaire. Sur le moment, je sens ce choc que je considère presque comme bénin, mais je m'apercevrai plus tard qu'il n'en est rien...
Arnuva.. Tout mon staff est là pour m'encourager. Je m'arrête un peu plus que sur les autres ravitaillements afin de manger quelque chose de plus consistant et repars en 108ème position vers le Grand Col Ferret...

Il est presque 10 heures du matin et la chaleur est déjà là. Le col Ferret, c'est un ascencion à 25% de pente de moyenne, on l'appelle le Géant de l'UTMB car c'est aussi le point haut du parcours avec 2537mètres. L'ascencion est longue et laborieuse. Les cuisses sont dures, les appuis sur les bâtons d'un grand soutien ! Je bascule en 103ème position.
Mais très vite je déchante, car mon pied est très douloureux et mes cuisses sont gorgées d'acide lactique. Je fais un arrêt dans un refuge afin de prendre de l'eau car je suis à sec et la chaleur de plus en plus pesante. Cette nouvelle descente vers la Fouly est technique et difficile, sur un sentier de chèvre. D'autant plus, qu'à cet instant précis je vais être victime d'un coup de chaud qui va m'obliger à m'arrêter quelques instants car les hallucinations me reprennent en descente à cause du manque de sommeil et de cette chaleur.
J'atteinds la Fouly à petite foulée, mais que c'est dur... Malgré ma sieste, je n'ai perdu que 10 places dans cette descente.
Je réussis à trottiner quelques kilomètres sur un chemin large mais dès que la sente devient plus technique, il est très difficile pour moi de poser le pied. Ce constat va vite s'aggraver. Je décide alors de prévenir mes proches afin de les informer que je serais en retard au prochain ravitaillement et que je ferai le chemin jusqu'à eux en marchant, n'ayant d'autre alternative.
Heureusement que j'ai mes bâtons pour m'appuyer dans cette descente vers Praz de Fort. Cette fois, je ne peux même plus poser le pied à terre.
Mes proches sont là, tous autour de moi pour me réconforter et m'encourager à continuer, mais au fond de moi j'ai le sentiment que la douleur du corps ne sera pas dépassée par l'esprit. Il me reste 50km si je veux venir à bout de cet UTMB. Je suis encore à une place très satisfaisante au classement, mais le destin en a voulu autrement. Je parviens bien à marcher à 3km/h pendant 1km accompagné de mes frères et soeurs, appuyé comme un vieillard sur mes bâtons qui me servent désormais de béquilles mais la douleur est trop intense. Je ne peux plus avancer que sur un pied.
Que la déception est grande de devoir arrêter ici, aux Isserts, au pied de la montée vers Champex. Cette année, j'avais réussi à surmonter les obstacles des années précédentes, je suis encore frais au moment où je me résouds à prendre cette décision et j'ai les ressources pour finir ces 50km. Cependant, j'ai commis une erreur à un moment donné. Peut-être n'étais-je pas assez présent à mes appuis, peut-être avais-je déjà la tête trop loin sur ce parcours terriblement sélectif.
J'ai pourtant l'impression de ne pas avoir grand chose à me reprocher. J'ai bien gèré ma course... mais les grands événements sont impitoyables, qui plus est dans ce sport qui nous pousse dans des retranchements physiques et mentaux dont le commun des mortels ignore l'existence.
Au moment où je rends mon dossard, j'apprends que Stéphane, lui aussi, vient d'abandonner... Il a fait un malaise, une sorte d'hypothermie. Il semble qu'il ait dépassé les limites de son corps.
J'apprends également que c'est un jeune de 20 ans qui gagne la course avec plus d'une heure d'avance sur les prévisions. J'avoue que cette nouvelle me réjouit, elle va définitivement faire taire les mauvaises langues qui ne cessent de raconter que les jeunes de moins de 40 ans ne sont pas faits pour l'ultra...
Voilà, je vous ai à peu près tout dit. J'aurais aimé vous raconter les 50 derniers kilomètres mais c'est ainsi. Il paraît que c'est dans les grandes défaites que l'on forge les grandes victoires !
Je pense toutefois que tout le travail en amont a été très bénéfique car, au lendemain de la course, je n'étais pas détruit, un peu fatigué certes, mais pas physiquement marqué par cette course comme les années précédentes.
C'est le travail de préparation mental et de respiration sans effort qui paye et dont je ne suis qu'aux balbutiements...
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